Berlin au cœur de l’Europe

Posted by themaster on 16/11/09

Berlin est devenu, l’espace d’une journée le 9 novembre 2009, la capitale symbolique de l’Europe. A l’occasion du 20ème anniversaire de la chute du Mur, l’histoire et l’avenir de l’Europe se sont rencontrés pour célébrer la « fête de la liberté » et la victoire du peuple contre l’oppression et la division.

Les célébrations des 20 ans de la chute du Mur de Berlin

Les célébrations ont commencé dans l’après-midi du 9 novembre par un service oecuménique à l’église Gethsémani, haut lieu de la dissidence est-berlinoise. Madame Merkel s’est ensuite rendue au poste frontière de la Bornholmer Strasse. C’est là en effet que les premiers Berlinois ont rejoint le côté ouest le soir du 9 novembre 1989.

En début de soirée, des dizaines de milliers de Berlinois, rejoints par des Européens venus de tout le continent, ont bravé la pluie pour se rendre à la Porte de Brandebourg, point central d’une ville divisée. La « fête de la liberté » a été introduite par un concert de l’orchestre de la Staatsoper dirigé par le chef israélo-argentin David Barenboïm. Sa présence avait une forte valeur symbolique. Il œuvre en effet à la déconstruction des murs mentaux en Palestine avec l’orchestre israélo-arabe, fondé avec l’intellectuel Palestinien Edward Saïd.

Ce fut ensuite le temps des discours politiques. Le maire (SPD) de Berlin Klaus Wowereit s’est prononcé en premier, suivi des représentants des anciennes puissances d’occupation : Nicolas Sarkozy (brièvement hué par la foule), Dimitri Medvedev, Gordon Brown et Hillary Clinton. L’intervention de cette dernière a été suivie de la diffusion d’un message du président Obama depuis la Maison Blanche.

Le clou de la soirée a consisté en la chute, en trois tronçons, d’un mur symbolique composé de mille dominos hauts chacun de 2 mètres disposés le long du tracé du Mur historique, entre la Spree et la Potsdamer Platz, passant ainsi devant le Reichstag et la Porte de Brandebourg. Plus de 15 000 personnes ont contribué à travers le monde à la réalisation et à la décoration de ces dominos. Ceux construits en Palestine, à Chypre, au Mexique et en Corée étaient particulièrement chargés d’espoirs.

Lech Walesa et Miklos Nemeth (premier ministre hongrois en 1989) ont poussé ensemble le domino du premier tronçon. Jerzy Buzek et José Manuel Barroso ont uni leurs efforts pour le second avant que Mikhaïl Gorbatchev et Hans-Dietrich Genscher ne fassent chuter le dernier tronçon devant la porte de Brandebourg.

Le mauvais temps n’a pas empêché la foule et les dirigeants politiques d’hier et d’aujourd’hui de communier dans un grand feu d’artifice, symbole de liberté et de solidarité, pour conclure cette célébration historique.

Car si les célébrations des 20 ans de la chute du Mur de Berlin ont bien sûr été l’occasion d’évoquer le moment historique unique que fut le 9 novembre 1989 en Europe, elles ont également pris la forme d’un appel à abattre les murs qui divisent encore le monde aujourd’hui. Puisse cet appel avoir été entendu par les huit anges juchés sur les toits du centre-ville à l’endroit où passait le mur, incarnés durant la soirée par des comédiens comme un clin d’œil aux Ailes du désir de Wim Wenders, film tourné à Berlin en 1987.

Berlin au cœur de la construction européenne

La chute du Mur de Berlin constitue aujourd’hui le plus important symbole de l’effondrement du bloc soviétique et de la transition vers la démocratie des anciens pays soviétiques. La spécificité de Berlin et la proximité existante entre l’ancienne RDA et la RFA font de la commémoration de la chute du Mur une occasion pour nous interroger, 20 ans après, sur l’impact de cet événement sur la construction européenne. Valérie Lozac’h, enseignante-chercheur en sociologie au GSPE, nous invite dans sa conférence « Allemagne, année zéro ? » à nous interroger sur la thèse partiellement contestable de la singularité du cas de la RDA pour nous intéresser plutôt aux événements qui ont suivis la chute du Mur comme expérimentation plus radicale de confrontation directe d’un ancien pays du bloc avec le modèle occidental représenté par le régime de la RFA.

Le processus d’adhésion de la RDA à la RFA a été caractérisé par des ruptures mais aussi par des continuités dans les rapports sociaux et institutionnels. Henriette Heimbach, étudiante berlinoise du Master, explique qu’« après la chute de mur en novembre 1989, il n’était pas évident que la RDA rejoigne la RFA. C’était un moment d’incertitude pour mes parents comme pour tous ». Cette ambiguïté ou incertitude serait alors ce qui caractérise la transition vers la démocratie des pays d’Europe central et orientale et dont l’exemple plus frappant serait la RDA. Ainsi, même s’il existe des particularités dans le cas allemand, les autres pays d’Europe centrale et orientale ont également subi l’influence occidentale et plus spécifiquement celle du modèle communautaire. C’est la raison pour laquelle la chute du Mur n’est pas seulement le symbole de la liberté et de l’effondrement du bloc soviétique mais constitue aussi un événement qui a marqué le point de départ d’un approfondissement de la construction européenne. Aujourd’hui, 20 ans après la chute du Mur, « l’ostalgie » évoquée par Valérie Lozac’h nous rappelle que la mémoire peut être interprétée et réinterprétée par les acteurs sociaux. Ainsi, une approche moins mythique et davantage sociologique du 9 novembre 1989 peut nous aider à mieux comprendre la complexité de l’événement ainsi que celle du processus de transition vers la démocratie des 20 années après la chute du Mur. Le 9 novembre 2009 à Berlin, on a célébré la victoire du peuple mais en réalité, on a également fêté la réussite de l’implantation d’un modèle démocratique d’économie de marché. Il semble alors nécessaire de comprendre le symbole du Mur comme l’instauration d’un idéal normatif dans le monde contemporain.

Les murs invisibles de Berlin

Le Mur de Berlin est certes tombé il y a vingt ans et il semble bien légitime de fêter aujourd’hui cette victoire de la liberté. Néanmoins, les murs de bétons ou de barbelés ne sont que peu de choses comparés aux murs qui restent édifiés « dans les têtes ». Les fractures immatérielles viennent alors remplacer les antagonismes idéologiques d’avant-hier. Si les frontières déterminent dans les têtes une structuration particulière du territoire urbain, celles-ci désignent également un mode d’appréhension anticipant les conduites ainsi que les rapports à l’espace. Berlin est alors encore ‘victime’ aujourd’hui de la persistance mentale de ses anciennes frontières.

Au mois de mai, l’Oberbaumbrücke - symbole de la réunification de la ville et qui unit aujourd’hui les deux anciens districts de Kreuzberg - ouest et de Friedrichshain – est, est le théâtre d’une résurgence originale et amusante de l’opposition Est/Ouest. Les deux quartiers, qui ont confectionné des chars pour l’occasion, se font face de chaque côté du pont et se livre un combat de lancer de tomates. De réputation, le quartier de Friedrichshain est régulièrement le perdant de ce combat.

Au delà de ce jeu, c’est la permanence de différences à la fois économiques et culturelles qui est soulignée. A Berlin, le prix de l’immobilier reste moins cher dans les anciens quartiers de l’est que dans les quartiers ouest. De manière plus générale, les salaires en Allemagne se révèlent être différents selon que l’on travaille à l’est ou à l’ouest. Si des salaires moins élevés à l’est sont justifiés par les impôts que paye chaque Allemand de l’ouest pour participer à la reconstruction de l’est, cette différence fait aujourd’hui débat. Certains y voient un réel désavantage pour les populations des nouveaux Länder en matière de retraite : du fait de salaires moins élevés, les Allemands résidant dans l’ancienne RDA disposent de retraites inférieures à celle de leurs compatriotes. Les divergences culturelles ne sont quant à elles plus aussi visibles que dans le années 1990. Pourtant, quelques aspects sont fréquemment cités. Ainsi, certains soulignent les différences dans l’interprétation de l’Histoire, en témoigne les discussions autour de l’explication de l’insurrection du 17 juin 1953. Par ailleurs, les comportements personnels ou quotidiens révèlent des oppositions relatives aux conceptions de la vie. A l’est, on préférerait avoir des enfants plus tôt, les femmes y connaissent un taux d’activité plus important et les enfants sont responsabilisés plus rapidement… Autant de divergences qui tendent à s’estomper au fil du temps mais qui restent l’objet de plaisanteries entre Allemands de l’est et de l’ouest.

Berlin a fêté le 9 novembre 2009 sa liberté retrouvée, mais les modalités et les conséquences de la réunification allemande exigent d’être observées de façon critique. C’est important pour Berlin, devenue une capitale fédérale en reconstruction. C’est nécessaire pour l’Allemagne, qui, 20 ans après la chute du Mur, fait toujours face à des problèmes structurels considérables. C’est enfin indispensable pour que l’Europe puisse comprendre l’impact de cet évènement historique sur la construction européenne.

Catalina Buitrago

Raphaël Métais

Amélie Roy

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